Édito My Way 8 – Forer des trous d’air dans le mur anonyme du monde chiffré

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Les eurocrates annoncent une « tempête parfaite » sur l’Europe[1], confirmant par là, sans doute sans le savoir, les propos de Jacques-Alain Miller dans le Point du 18 août 2011[2]. La science, disait-il, est une frénésie qui fait chavirer l’humanité toute entière. « Nos conditions d’existence subiront des bouleversements à fendre l’âme, car l’âme a bien du mal de marcher du même pas ». Cela s’éprouve déjà en bien des points du globe.

Cette frénésie délétère entraine dans son sillage une frénésie législative qui ne l’est pas moins.

Pas un jour, en effet, sans déferlement de règlementations bureaucratiques produites par des « experts » de tous poils, dont le caractère artificiel de montage proprement signifiant se dénude toujours plus. Impuissante, cette machinerie législative d’où est exclu tout désir s’emballe tel un cheval fou. Simplifications, contrôles, suspicions et menaces sont devenus les maîtres mots de cette prolifération incontrôlable, directement couplée au marketing, lui-même biberonné au cynisme et à la tromperie. Les « armes de désinformation massive »[3] fascinent et façonnent les opinions publiques occidentales. Leurs troupes occupent désormais le terrain du débat politique. Les impératifs de rentabilité hissés aux côtés de ceux de la garantie sociale sont portés en oriflammes, quel qu’en soit le prix, fut-il celui du sacrifice de l’intime, de la parole et du désir.

Cette brutalité inédite touche directement la psychanalyse, voire la vise. Nous l’avons expérimentée très brutalement et très concrètement ces dernières semaines en France et en Belgique, comme ailleurs auparavant.

Mais la psychanalyse n’a pas dit son dernier mot. Elle n’est pas prête à rendre les armes, car, de la jouissance, elle en connaît un bout. Plus vivante que jamais, elle s’active, sur tous les fronts, dans toutes les langues, comme en témoigne ce numéro de My Way orienté par les questions des politiques européennes dont Solenne Albert, Éric Zuliani, Paola Bolgiani, Raffaele Calabria et José R.Ubieto se font les porte-parole engagés.

Contre ces normes aveugles, chacun nous montre comment la psychanalyse accueille la langue de ceux qui s’adressent à elle avec une « fraternité discrète » et comment elle affute aujourd’hui, avec une énergie sans faille, des mots qui touchent, des façons inédites de se faufiler entre ces procédures pour forer, encore et encore, des trous d’air dans le mur anonyme du monde chiffré. Nul besoin d’espoir pour opérer. C’est notre force.

[1] Propos de Joseph Muscat, Premier Ministre maltais recueillis dans Le soir du 12 janvier 2017, à propos de la présidence maltaise des travaux de l’U.E.

[2] Miller J.-A., « Les prophéties de Lacan », Le Point, 18/08/2011. http://jonathanleroy.be/wp-content/uploads/2015/11/Jam-Les-proph%C3%A9ties-de-Lacan.pdf

[3] Miller J.-A., « Lacan et la politique », Cités, n°16, p. 115. https://www.cairn.info/revue-cites-2003-4-page-105.htm

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