Une paternité hors les normes

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Robinson, de Laurent Demoulin[1], nous présente une version de la paternité, fonction de la parole avant tout, dans une écriture poétique.

L’auteur, issu d’une famille de passionnés de la langue et de l’écriture, a fait de l’enseignement de la littérature, son métier. Il se trouve être père d’un enfant sans recours à la parole qui a maintenant douze ans.

Il témoigne tout au long du récit, un récit découpé en courts chapitres, de ses efforts pour être le père de cet enfant, pour aller le chercher au-delà du mur du silence traversé de cris.

Il évoque ses parents, trop tôt disparus et à quelques semaines d’intervalle, leur présence, leurs paroles. Les scansions de l’écrit sont comme des battements, échos des battements dans lesquels l’enfant se perd. Sans la médiation de la parole, les corps se heurtent, se gênent, se blessent.

À la piscine, alors qu’il n’a pu empêcher Robinson d’en boire l’eau plutôt que de barboter, en le rhabillant, il se souvient de son père qui dans ces mêmes moments lui parlait de Platon et de Socrate et aussi… des réactions des voisins de cabine. Robinson n’a jamais articulé que quelques syllabes, et s’il est laissé seul trop longtemps, son corps expulse et répand ce qu’il n’a pas appris à donner à la demande de l’Autre.

Le corps du père joue sa partie également, avec cette curieuse ceinture par lui inventée pour protéger son dos des violentes tractions imposées par les démarrages imprévus du gamin. Le dos encore, avec le réveil cinglant d’un lumbago quand il faut le caser dans le siège du chariot de la grande surface où il persiste à l’emmener au risque d’explosions de cris. Dans l’espoir de le faire participer à la « vie normale » d’enfants de son âge ?

Est-ce donc pour cela aussi qu’il l’emmène quand il le peut, chez des amis, prévenus et bienveillants ? La tolérance, l’agacement, la fuite parfois, du restant de la famille, ses enfants d’une première union, sa femme et les enfants de celle-ci, sont évoqués avec sincérité et pudeur.

Pour L. Demoulin, cette chronique de la vie d’un père d’enfant autiste est dite « bouée de sauvetage »[2] pour éviter la noyade. Souffrance et poésie sont sœurs. L’écriture semble ici se faire matériau pour border le gouffre d’une situation où l’impossible d’être père est porté à son acmé. Il témoigne, pour le lecteur, de sa construction avec ce fils hors normes, de sa paternité hors normes, singulière.

 

[1] Demoulin L., Robinson, Paris, Gallimard, 2016.

[2] Ibid., p. 150.

 

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