Le côté obscur : le travail du psychologue en prison

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« Il y a quelque chose d’insondable dans la décision subjective d’un acte criminel.

Cette même opacité se retrouve dans la décision juridique, qui n’est jamais une pure

application des codes juridiques, elle a en son centre une décision sans fondement,

ex-nihilo, quelque chose de créationniste et d’insensé » [1]

C’est bel et bien à cette opacité que le psychologue a affaire dans la pratique en prison, une clinique hors-les-normes, car assujettie aux contraintes propres du milieu pénitentiaire : l’enfermement, l’isolement du monde extérieur, l’interaction avec le personnel de surveillance.

Le psychologue intervenant en prison est censé faire face à l’autre du système judiciaire, dont la visée est d’évacuer la subjectivité du détenu. Le personnel psy peut être amené à se prononcer quant à l’état psychique du détenu, à sa dangerosité, et à établir, à l’appui de la psychiatrie, un diagnostic qui permettrait une explication de l’acte. Il s’ensuit la mise en place de « l’obligation de soins » dont le but est de prévenir la récidive. Le détenu est supposé être classable en fonction de son délit ou de son crime, ou bien d’un trouble psychiatrique déterminé.

Pour ce faire, nous partons d’un principe de base : si l’individu est considéré par le personnel pénitentiaire comme un détenu parmi d’autres, il est pour nous avant tout un patient, et ce faisant, nous tentons de lui restituer son statut de sujet, c’est-à-dire d’être du langage, acteur de son destin et responsable de son acte.

La consultation psychologique en prison est un espace de parole pour que le sujet puisse dire quelque chose de son vécu particulier de la privation de la liberté, de la singularité de son passage à l’acte -même s’il s’agit d’un récidiviste -, de son rapport aux mots qui l’habitent, mais aussi pour tenter de comprendre l’insondable du système judiciaire.

Pour illustrer mon propos, je propose une petite vignette clinique. Monsieur M, patient dans la trentaine, est à sa énième incarcération pour des délits divers. Depuis ses dix-huit ans, dit-il, il n’a fait que de la prison. À part ça, il n’a rien fait de sa vie. Les entretiens avec le psychologue lui permettront d’élucider le poids de l’énonciation maternelle qui prend pour lui la forme d’une injonction surmoïque. Quand il était enfant, on lui a dit qu’il irait en prison, sa mère lui répétant tout le temps : « de toute façon tu iras en prison ».

Notre pari est de penser que ce lieu de parole permet au sujet de prendre du recul par rapport à son acte, inédit ou répété, à travers des rencontres qui peuvent se dérouler pendant quelques semaines ou quelques années, et que cette compréhension, plus au moins poussée, peut produire des effets thérapeutiques.

Être psychologue en milieu pénitentiaire, c’est être doublement confronté au non-sens : celui qui relève de l’indicible de l’acte, de l’impossibilité de reconstituer totalement sa causalité subjective, et qui peut se présenter sous une forme banale ou bien spectaculaire ; et celui qui relève du système juridique, dont il est impossible aussi de saisir complètement la logique.

Or, notre seule arme reste l’écoute : « Il ne faut pas non plus se laisser hypnotiser par l’acte, par la figurabilité de l’acte. L’écoute est avant tout résistance à la fascination de l’acte »[2], car cette opacité peut provoquer la perplexité tant du patient que du clinicien lui-même.

 

[1] Miller J.-A., « Rien n’est plus humain que le crime », Mental, n°21, septembre 2008, p.13.

[2] Constantini, P.-P., « L’acte est vierge, même répété », Mental, n° 21, septembre 2008, p. 209.

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