Jouissance dans le monde joycien

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Lire Finnegans Wake, c’est faire la rencontre de la singularité. C’est une rencontre éprouvante, parfois joyeuse, souvent surprenante et même à certains moments, quand le signifiant échoue à frapper, complètement exaspérante. D’une part, il y a l’écriture du symptôme, côté signification, où s’inscrit, avec Joyce, la faille de la fonction phallique, et d’autre part, côté jouissance, il y a le sinthome tiré, pour Lacan, d’« une ascèse de l’écriture qui ne semble pouvoir passer qu’à rejoindre un « c’est écrit » dont s’instaurerait le rapport sexuel. »[1] L’œuvre elle-même est un rêve, une formation de l’inconscient, un vortex de significations qui prend naissance au creux même de la phrase par laquelle l’œuvre se termine et qui se tisse autour d’un trou. Malgré les couches sédimentaires de cryptage métonymique, la signification n’est pas ce qui est en jeu. L’effet mélodieux, homophonique du rendu poétique de lalangue de Joyce va au-delà de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, au-delà de l’impossibilité d’écrire le signifié du manque dans l’Autre, il confine vers le sinthome.

Cependant, Finnegans Wake est aussi un livre dont on peut parler, un livre de discours qui tempère la jouissance de l’humanité… Derek Pyle, directeur de projet du Waywords and Meansigns[2], – qui a recréé Finnegans Wake dans son entièreté – en est venu à ce travail particulier grâce à une rencontre fortuite avec le Séminaire de Lacan Le sinthome qu’il étudiait avec un analyste lacanien, lors d’un premier cycle au Hampshire College. Il me l’a confié quand nous nous sommes rencontrés à Dublin pour discuter d’une contribution possible à son travail qui en est maintenant à sa troisième et dernière édition (le projet est encore ouvert aux contributions).

Waywords and Meansigns transpose intégralement Finnegans Wake en musique et contient des travaux de poètes, d’auteurs, de compositeurs, d’acteurs, de musiciens, d’artistes, de cinéastes et de traducteurs. (Ai-je oublié les acteurs de cirque ?) Aucun contrat d’enregistrement ou de publication n’est prévu, aucun privilège d’un courant dominant ou d’un autre non plus, aucune campagne financée pour une grande diffusion. L’invitation est lancée à participer à la transformation d’un passage choisi, d’une section, ou d’un chapitre de Finnegans Wake, à son enregistrement comme infusion de mots parlés (mouillage de thé, aurait pu dire Joyce) dans une œuvre musicale originale. Le projet, ouvert à tous, a provoqué l’intérêt de musiciens et d’artistes aussi divers qu’éclectiques, et dans cette époque de pousse à la norme, ce mouvement représente un véritable trait d’indépendance collective, aussi rafraîchissant que rare.

Ont contribué à cette œuvre, parmi d’autres, l’icône du rock punk Mike Watt, la présentatrice radio de la BBC Lavinia Murray, le pianiste John Wolf Brennan et le compositeur Seán Mac Erlaine.

Eh bien, si Von Wartburg, en 1946, a fait remarquer que l‘Académie… avait essayé de nettoyer la langue de la jouissance des mots[3], de ses équivoques et ambiguïtés, on peut dire que Waywords and Meansigns, en 2017, les y ramène !

La troisième édition est accessible depuis le 4 mai via le lien suivant : http://www.waywordsandmeansigns.com.

Traduction : Colette Richard

[1] J. Lacan, « Lituraterre » [1971], Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 20.

[2] http://www.waywordsandmeansigns.com/contact/get-involved/

[3] Von Wartburg, W., Évolution et structure de la langue française, Ed. Franke, Berne, 1946, p. 173.

 

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