Le meilleur des mondes

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En 1932 fut publiée l’œuvre de l’écrivain britannique Aldous Huxley[1], dans laquelle on trouve une métaphore philosophique précise et effrayante de l’homme esclave de la science. L’objectif des gouvernants de ce monde heureux est d’atteindre la stabilité sociale. L’œuvre montre jusqu’à quel point extrême l’humanité peut s’adapter à la technique, au prix d’une profonde révolution des esprits et des corps, opérée grâce à une technique de conditionnement du mode de reproduction des embryons nommée « procédé bokanowsky », puis de conditionnement des enfants par « hypnopédie », et plus tard de conditionnement des adultes par l’usage d’une drogue, le « Soma ».

« Un œuf, un embryon, un adulte, – c’est la normale. Mais un oeuf bokanovskifié a la propriété de bourgeonner, de proliférer, de se diviser : de huit à quatre-vingt-seize bourgeons, et chaque bourgeon deviendra un embryon parfaitement formé, et chaque embryon, un adulte de taille complète. »[2] L’opération s’appelle le progrès. L’auteur nous enseigne que tout conditionnement a pour but d’obtenir que l’individu aime son inévitable destin social : « Ce que l’homme a uni, la nature est impuissante à le séparer. »[3]

Il y a dans ce livre une véritable description du pousse au jouir absolu dont souffre la société actuelle, comme si quelque chose d’une réalité imminente rejoignait la fiction : « Le sentiment est aux aguets pendant cet intervalle de temps qui sépare le désir de sa satisfaction. Réduisez cet intervalle, abattez tous ces vieux barrages inutiles »[4] : « Avec un centicube [de Soma], guéris dix sentiments »[5] !

Bernard est l’un des personnages qui, tout au long du récit, avec le personnage du Sauvage, va mettre en question l’ordre établi. Bernard s’interroge, possède un savoir insu et, au cours l’histoire, il va tenter de répondre à ses questions et chercher un monde différent : « Je pense à une sensation bizarre que j’éprouve quelquefois, la sensation d’avoir quelque chose d’important à dire, et le pouvoir de l’exprimer, mais sans savoir quoi »[6] dira-t-il à son ami Helmholtz.

Bernard découvre l’effet du signifiant sur le corps : « Les mots peuvent ressembler aux rayons X : si l’on s’en sert convenablement, ils transpercent n’importe quoi. »[7]

Il veut parler. Il rencontre une femme – Lenina, à laquelle il demande : « N’éprouvez-vous pas le désir d’être libre de quelque manière Lenina ? D’une manière qui vous soit propre, pas à la manière de tous les autres. »[8] Lui veut « savoir ce que c’est que la passion […] ressentir quelque chose avec violence ». Nous sommes « des adultes, intellectuellement et pendant les heures de travail. Des bébés, en ce qui concerne le sentiment et le désir »[9] lui dit-il encore.

Huxley n’est pas sans savoir qu’on peut utiliser l’invention freudienne, en la dévoyant, pour servir une idéologie. Ainsi lors d’un discours, l’un des Administrateurs Mondiaux avance : « Notre Ford – ou notre Freud, comme, pour quelque raison impénétrable, il lui plaisait de s’appeler ainsi chaque fois qu’il parlait de questions psychologiques, notre Freud avait été le premier à révéler les dangers épouvantables de la vie de famille »[10].

L’intention d’abolir la névrose, la psychose et la perversion, révèle une proposition réelle et absolue d’annuler tout sujet constitué par la rencontre avec le langage, avec le corps de l’Autre. Il ne reste que la place d’objet pour l’homme, bien que l’auteur invente deux personnages pour dire « non » à tout cela. L’un, John, le Sauvage, est le reste réel d’un ancien régime ; l’autre, Bernard, est produit par le nouveau régime mais ne s’est pas fait avalé par lui.

Pour terminer, voici le dialogue tenu par le Sauvage avec l’un des scientifiques :

« – Alors vous ne croyez pas qu’il n’y a pas de Dieu ?

– Non, je crois qu’il existe. Il y en a fort probablement un.

– Alors pourquoi ?…

– Mais il se manifeste de façon différente aux différents hommes. Dans les temps prémodernes, il se manifestait comme l’être décrit dans ces livres. À présent…

– Comment se manifeste-t-il, à présent ?

– Et bien, il se manifeste en tant qu’absence ; comme s’il n’existait absolument pas.

– Pourtant, malgré tout, insista le Sauvage, il est naturel de croire en Dieu quand on est seul. Tout seul, la nuit, quand on songe à la mort…

– Mais on n’est jamais seul, à présent, dit Mustapha Meunier. Nous faisons en sorte que les gens détestent la solitude ; et nous disposons la vie de telle sorte qu’il leur soit à peu près impossible de la connaître jamais. »[11]

Cette œuvre nous invite à une réflexion critique sur la clinique d’aujourd’hui. Une clinique qui nous oblige à nous plonger dans le champ de la norme, de la normalité, de la normalisation, de la normativité, dans ce qu’elles sont pour chacun, ou hors d’elles, dans ce qui fait exception. Ce qu’Aldous Huxley nous laisse entrevoir, c’est qu’il y aura toujours symptôme pour un sujet. Chaque psychanalyste fera une place a cette solitude constitutive en temps qu’exilée de l’Autre. Et il la fera parler !

[1] Huxley A., Brave New World, 1932, traduit de l’anglais par Jules Castier, disponible sur internet à https://www.ebooksgratuits.com/pdf/huxley_le_meilleur_des_mondes.pdf

[2] Ibid. p. 23.

[3] Ibid. p. 40.

[4] Ibid. p. 65

[5] Ibid. p. 113.

[6] Ibid. p. 94.

[7] Ibid.

[8] Ibid. p. 115 à 116.

[9] Ibid. p. 118 à 119.

[10] Ibid. p. 59.

[11] Ibid. p. 271 à 272.

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